LE REPERTOIRE VIRILISTE, UNE ALLEGORIE DE L’INFINI

   Un article du professeur Elise.

  

 

Chez nos deux specimens favoris, A et N, parmi de très nombreuses similitudes exactes, une nous semble particulièrement déconcertante : leurs répertoires téléphoniques comportent d’insondables abysses. Dans cet univers obscur et méconnu des profondeurs, rampent des êtres ayant miraculeusement échappé au temps, à l’évolution, à l’oubli.

   Tels ces poissons préhistoriques, survivant on ne sait comment dans les ténèbres sous-marines, dans le répertoire du mâle rôde le pote de collège plus vu depuis dix ans, la personne entrevue dans une soirée, avec qui on s’est trouvé, l’alcool aidant, d’inexplicables affinités (sur le modèle :  « j’ai rencontré une fille trop sympa…forte et fragile à la fois… »), le pilier de bistrot pris, dans les mêmes circonstances, pour un philosophe, l’illuminé avec qui on a chatté sur internet dans un moment de profond désoeuvrement, des noms, sur lesquels on serait bien incapable de mettre un visage, mais que l’on garde pour tester les capacités de mémoire de son téléphone mobile, et surtout, la bête effroyable et nuisible entre toutes, la plus coriace, celle qui remonte de temps en temps à la surface téléphonique en rappelant d’elle-même,L’EX.

    

Ne nous étonnons pas de la survie de cette abondante faune. Notre mâle, en amoureux de l’écologie, et surtout du suave frisson qu’il éprouve en disant « J’ai plus de 200 numéros ! »(A), s’efforce de préserver la frêle existence de ces espèces vouées pourtant à la disparition. Il les nourrit, les dénombre, en introduit de nouvelles, par de réguliers appels, des petits verres avec les uns et les autres.

    Son réseau, c’est son ego. L’étendue de son cercle social, comme celle de sa bite, doit être extrème.

    Le spécimen N, nous faisant l’éloge d’un ami, le vante en ces termes : « Il a plus de 400 amis sur Facebook ! ».

    Devant notre perplexité, il nous explique que l’étendue du réseau est synonyme de puissance, et comme pour mieux nous autoriser la compréhension métaphorique du gros réseau, avatar phallique qui induit une supériorité, il ajoute : « Par rapport à son réseau, le mien est minuscule. Enculé ! Qu’est-ce que je dis, moi aussi j’ai un gros réseau ! ».

    A travers le champ lexical de ces propos,  ainsi que le sémantisme de l’interjection, on se rend bien compte qu’en matière de réseau comme de pénis, sur Facebook comme dans un vestiaire, l’enjeu reste de savoir qui a la plus grosse, et qui, en signe de supériorité et de domination, pénétrera l’autre (« Enculé ! »). Notons au passage que la problématique du répertoire recoupe alors celle du paradigme conceptuel viriliste, qui se résume pour ses idées fondamentales à deux entrées (cf infra, « Virilisme et rentrance ») :

1)     « Je suis le plus fort »

2)     « Je veux te pénétrer »

    Par ailleurs, lorsqu’il évoque son réseau, le mâle viriliste ne semble pas savoir que l’on n’appelle pas « amie » une ancienne collègue de bureau à qui on a parlé cinq fois devant la machine à café. Il ignore le champ lexical nuancé permettant de discriminer : « ex », « vague connaissance »,  «  voisine de ma cousine par alliance », etc…

    Il tire une gloire difficilement quantifiable de ces mondanités, et un plaisir sournois à draper de mystère le moindre café pris avec un quasi inconnu, en nous déclarant : « J’ai vu une amie/un ami, c’était très sympa… » (plus de précisions dans un article à paraître, “Mystère de merdre”).

  

   De ce fait, le mâle viriliste semble toujours très occupé, car voir régulièrement tous ceux que l’on a croisé durant toute sa vie, cela prend du temps, au moins sept soirs par semaine…

 

Une réponse

  1. c’est franchement bien vu le parallèle de la taille de la liste avec celle de la bite, mais t’as vu “l’enculé”, c’est celui qui a la plus grande liste, alors que ça devrait être l’autre! c’est plein de mystères, la vie…

Laisser un commentaire