Un article du professeur Elise.
”Celui qui avoue le premier perd.”
Nicolas R***.
Même sous la torture, le mâle n’avoue jamais ses sentiments.
De plus, comme dirait le métaphysicien Jean-Jacques Goldmann, référence choisie de la culture viriliste, « Il y a une question dans « je t’aime », pas que de l’amour, pas que ça. ».
Donc, selon cet axiome viriliste, non seulement l’expression des sentiments rend vulnérable, mais aussi elle cache forcément quelque sournoise tentative de possession. Autant de raison de se taire. Cette rétention s’étend d’ailleurs généralement à l’ensemble des moments de communication.
Nous avons tenté de quantifier le taux articulatoire journalier du mâle. En effet, la rigueur de cette étude nous impose de ne pas limiter ce compte au nombre de mots prononcés, mais aux grognements et autre son inarticulés qui composent la riche palette du langage viriliste.
Il nous est apparu que ce taux était encore trop infinitésimal pour être mesuré par les systèmes numériques actuels. Nous travaillons à l’élaboration d’un instrument de mesure capable en outre d’enregistrer les ultrasons et de quantifier les borborygmes, car il est possible qu’une partie de l’expression virirliste soit inaccessible à l’oreille humaine. En effet, qui n’a pas observé l’extraordinaire paresse phonatoire qui caractérise le langage du mâle ? Détaillons plusieurs cas :
A) L’usage de mots :
Le mâle peut user de mots, à l’instar de sa femelle ou de son partenaire mâle non montrancier.
Une certaine paresse phonatoire, ou peut-être le désir d’aller à l’essentiel, droit au but, dans une formulation métaphorique de la pénétration à sec, engendre un phonation minimale, une prononciation caractérisée par une aperture quasi imperceptible. C’est ainsi que le mâle peut développer d’étonnants talents de ventriloque, pour notre plus grand divertissement.
Outre l’articulation minimale, notons le nombre souvent minime de mots.
Ainsi, le spécimen N a réalisé un jour la performance de nous dire en une journée, très vite et dans sa barbe ces deux phrases : « J’vais ach’ter des clop’ », et « Tu veux un café ? ».
B) Le langage infraverbal :
Nous serions injuste se prétendre que le mâle ne prononce que sept mot par jour en moyenne. Ce serait ignorer la part infraverbale de son langage, constituée de sons, de grognement, voire d’ultrasons. N’oublions pas qu’éructer s’avère souvent être une tentative de nous parler, qui se voit encore trop opposer une réprimande, au nom de l’élégance et du savoir vivre. Ainsi se joue souvent dans nos foyers la muette tragédie de l’incommunicabilité. Le mâle veut nous parler, émet un rot, et nous lui opposons, par ignorance de sa signification, une exclamation révoltée et dégoûtée. Le mâle, la queue basse et l’oreille basse, se réfugier dans sa solitude ou derrière l’Equipe.
En réunion le mâle peut enfin laisser s’épanouir cette propension mutique. Le spécimen N² déjà a ainsi déjà été observé se réunissant des soirées entières avec ses congénères. Tous semblaient parvenir à se comprendre sans rien n’utiliser que ce langage infraverbal.
C) Le langage gestuel :
Parfois, le son est superflu. Un geste suffit, dans l’ascèse rhétorique que nos nous appliquons à décrire. Surtout que le champ sémantique des idées essentielles du mâle se réduit en général à quelques messages, facilement transcrits mimes :
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IDEE
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JE SUIS LE PLUS FORT
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JE VEUX TE PENETRER
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MIME
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-Serrer la main de son interlocuteur en tentant de la broyer (pour le saluer).
-Ouvrir les bouteilles et les bocaux.
-Porter les cartons, les courses, les meubles.
-Détruire des objets.
-Se battre.
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-Mimer le coït en donnant des coups de reins sur les fesses du partenaire dès qu’il tourne le dos ou se penche.
-Hennir « dans ton cul » en guise de réponse universelle.
-Percer des trous.
-Déchirer des emballages.
-Jouer à « chat-bite » avec ses copains pour tenter de s’approprier symboliquement leur force de pénétration.
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(par souci de rigueur scientifique, nous ne fermons pas ce tableau qui sera complété à l’aide de vos témoignages)
Revenons à la problématique abordée en début de chapitre, celle de l’expression amoureuse.
Comme nous l’avons noté, c’est le champ de communication le plus paralysant pour le mâle.
La rhétorique amoureuse viriliste est indigente par principe (cf Nicolas R*** et Jean-Jacques Goldmann en début de chapitre.), et confine au tabou lexical pour le verbe « aimer ».
« Je t’aime »étant indicible, ou peut-être impossible à ressentir, le mâle passe par toutes le figures de l’implicite :
· Périphrase euphémistique : « Je me préoccupe d’un autre être que moi » (le héros de Breezy)
· Périphrase euphémistique avec redoublement superlatif expressif : « Je suis vraiment très content d’être avec toi » (spécimen N)
· Litote : « Je n’envisage pas de te tromper » (spécimen N)
· Hypallage métonymique : «Ma bite aime ta chatte » (spécimen BE)
· Fausse hyperbole de contournement périphrastique : « Je t’adore. »(spécimen J, jadis)
· Reprise allusive synthétique : « idem » (Patrick Swayze dans Ghost)…
Certaines déclarations de flamme viriliste demeurent stylistiquement non élucidées :
-Spécimen A : « Tu ressembles à un ours ».
-Spécimen N : « *** m’ a dit que si je voulais faire une partouze avec toi il était d’accord. Je lui ai répondu qu’alors il fallait qu’il amène une fille qui avait beaucoup de valeur à ses yeux. »
Le mâle explique cette pudeur rhétorique par :
Þ La vulnérabilité de celui qui exprime ses sentiments, car « celui qui avoue le premier perd » (N), or il est le plus fort (« Il ne faut pas trop vite avouer ses sentiments », A.).
Þ La perte de force des sentiments lorsqu’on les exprime. Taire ses sentiments préserverait leur intensité, selon les théories du mâle N. Que devons-nous en déduire à propos de la nature des sentiments virilistes ? Seraient-ils assimilables à une substance gazeuse, puisque les laisser s’échapper reviendrait à les dissoudre dans l’air, pour enfin les perdre ? Le mâle mutique, telle une canette de bière hermétiquement fermée, garde des affects sous pression pour préserver leur saveur et leur pétillant. C’est gentil.
Etrangement, nous avons pu, au prix d’une très longue et intensive immersion dans l’univers du mâle, observer quelques cas qui semblent contredire toutes nos théories précédemment exposées. En effet, parfois, le mâle parle, et même, parle d’amour…
En réalité, il ne s’agit pas d’une contradiction, mais d’une exception liée à des circonstances exceptionnelles, souvent critiques, nous permettant de comparer les mots d’amour du mâle au légendaire chant du cygne.
Les circonstances critiques, comme l’approche de la mort pour le cygne, sont pour le mâle le plus souvent liées à l’absence d’expression amoureuse de la part de l’être expressif par excellence : sa femelle, ou autre partenaire sexuel.
Ainsi, nous avons relevé de nombreuses crises expressives (car l’étrangeté de ces manifestations ne peut s’expliquer que par un état de crise démentielle) :
· Avalanche de textos dans une langue inconnue de type « Jfé ke pensé a twa, jte kiffe trop. Pourkwa tu ve plu me parlé ? Chui kune merde ou kwa ? » (spécimen B)
· Dessins sanglants aux symboles mystérieux et lettres parfumées témoignant d’une démence pétrarquisante aggravée.
· Sculptage de cœur en bois (spécimen D), etc…
L’autre circonstance critique qui peur pousser le mâle à s’exprimer est l’absence de jalousie ou l’insuffisance de l’expression de la jalousie chez le partenaire. Destabilisé, fragilisé, le mâle tente alors de rétablir la situation de panique qui le flatte tant, quoiqu’il en dise, chez le partenaire. L’expression amoureuse ne va dès lors bien évidemment servir à dire ses sentiments à la personne aimée, mais à la torturer en exposant à la personne privée quotidiennement de mot d’amour et de compliments un dithyrambe fasciné d’une autre personne, fût-elle insignifiante. Ainsi, au mutisme succède une logorrhée sous forme de démence panégyrique.
Lorsque votre aimable compagnon se met à s’exprimer ainsi, l’œil injecté et le cheveu en bataille, nous conseillons de mimer la jalousie que vous ne ressentiriez pas, afin de le rassurer, de lui montrer que vous l’aimer, et de lui permettre de retomber dans un mutisme salutaire.
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